.Cette nuit il avait plu sur Paris. Et moi, j'avais écouté les pleurs déchirant ce ciel étoilé, j'avais écouté cette nuit qui résonnait alors en moi comme un cri désespéré. La pluie venait tambouriner sur le toit au-dessus de ma tête, pour mourir sur la toiture déglinguée en un bruit sourd et violent, d'une désarmante régularité. Comme les derniers coups que l'on assène avant le trépas, que l'on reçoit sans résistance aucune. Mon appartement m'apparaissait alors tel un champ de bataille, ravagé et déserté, à l'image de ma vie.
C'était une nuit de petite mort. Je ne dormais pas. Il est des soirs d'angoisse comme celui-ci, des soirs où les souvenirs vous hantent et vous font la guerre, des soirs où la solitude vous étreint et vous lacère pour, au petit matin, vous abandonner là, tel un naufragé aux histoires d'amour éternellement avortées. Il est des soirs comme cela où l'on porte la solitude comme un linceul, où l'on se demande comment faire pour que vieillir ce ne soit pas mourir. Pas loin de toi...
Où es-tu Houna ? Que vis-tu et qu'aimes-tu ? Portes-tu mon prénom en étendard afin de lutter contre l'oubli ? Nourris-tu des rêves d'évasion et de fuite dans lesquels tu trouverais enfin refuge dans mes bras ? J'aurais tellement voulu être, un jour, la destination ou tout du moins l'étape d'un voyage.
La pluie a cessé. Je fume une cigarette à ma fenêtre. Il y a un piano qui joue quelque part. J'ignore où, ce n'est pas situable. Le joueur hésite et se trompe, recommence. Inlassablement. Et les notes s'élèvent dans la nuit, comme un espoir en le jour qui vient. Et j'oublie tout du monde.
Je contemple la fenêtre d'en face. Elle est éclairée. Un couple s'étreint langoureusement. Leurs mouvements à la fois lents et violents me semblent être ceux d'une lutte, combat charnel et passionné, un instant d'éternité. Houna, j'aimerais tant, à mon tour, poser mes mains, mes yeux sur toi. Que nos peaux se frôlent, que nos respirations se mêlent. Je voudrais m'abandonner en toi – en toi, ultime rencontre, exact début et fin de tout – m'abandonner en toi et que rien au monde n'atteigne cela. Mêler ma voix à la tienne en une rhapsodie de murmures essoufflés. Rendre éternelle cette étreinte de stupre et d'épices. T'aimer.
Mais la vérité Houna, c'est que, sans toi, il n'y a plus rien à aimer.
Je ne suis pas allé travailler aujourd'hui. J'ai voulu faire quelque chose de fou, quelque chose d'autre. J'ai erré dans Paris, scrutant les visages. Je ne t'ai pas vue. Je me suis demandé comment vivre ici alors que tu n'y es pas puis j'ai voulu disparaître, m'enfouir sous terre, être absent. Alors je suis descendu dans le métro. Assis j'ai fais le tour de Paris sans rien en voir. En réalité je voulais fuir cette ville, fuir ton absence. Je voulais m'oublier. Parce que sans toi je ne suis qu'une épave, une ombre rôdant au fil du temps, traînant sa carcasse jusqu'au lendemain que j'espère salvateur mais qui n'est qu'une attente supplémentaire. Voilà, je suis celui qui attend, qui t'attend Houna, t'attend et te guette, t'espère et t'hallucine. Chaque rue que je foule ma ramène à toi, à ce qu'on nous avons vécu et ce que nous aurions pu vivre. Paris m'oppresse car tu m'obsède. Paris l'orgueilleuse est pour moi la tombe de notre amour et un requiem éternel. Il semble que j'en sois le seul rescapé et c'est cette solitude là qui me pèse le plus, la solitude de celui qui reste, car même au milieu de la foule je suis exil.
J'étais donc là, quelque part entre ... et ..., assis et immobile : je te fuyais. J'ai regardé les gens aller et venir. Ils semblent vivants. A l'autre bout du wagon j'ai vu une jeune fille pleurer. J'ai pensé à toutes tes larmes que je n'ai jamais pu sécher et je me suis senti si profondément seul. Alors j'aurais voulu courir, j'aurais voulu hurler et sentir les regards sur moi. J'aurais voulu me sentir appartenir au monde, quelque chose comme cela. Jeter ma détresse au vent et l'imposer à tous. Oui, j'aurais voulu par la force de ma solitude quitter cet état de fait et quitter le monde des oublieux d'eux-mêmes, rejoindre celui des vivants. Et puis j'ai traversé le wagon, me suis assis près de la jeune fille aux larmes. Ses yeux étaient bleus. Je lui ai tendu un mouchoir et, après un instant d'hésitation, à se demander pourquoi ne pas s'abandonner à la compassion d'un inconnu, elle s'est effondrée dans mes bras. Doucement j'ai caressé ses cheveux et j'ai trouvé cet instant magnifique. Pendant un instant tu étais là, tu étais la fille du wagon Houna, pendant un instant tu m'a donné tes larmes et tout était fini, tout était calme et apaisé. Je me suis senti à ma place, en accord avec le monde et avec moi-même. Il m'a semblé que le temps s'était arrêté, que l'instant serait éternité. Nous étions perdus dans la foule désintéressée, Houna, nous étions seuls parmi les vivants, seuls parmi cette cohue ingrate qui ne s'arrête jamais. Nous étions seuls et nous avions la vie devant nous. Et eux ils étaient foule, et le temps les rattrapera toujours...
Je t'ai dit cela. « Nous avons la vie devant nous. » Tu m'as souris, rassurée. Et j'ai aimé cela, ce sourire qui n'était pour personne d'autre que moi. Je voudrais m'en rappeler toujours.
Je t'ai pris la main et je t'ai dit : « Viens. » Tu m'as suivit et nous sommes remontés, remontés à la surface du monde. Nous n'étions pas loin de Montmartre. Il était 9 heure, c'était l'hiver et il n'y avait pas grand monde. Nous avons monté les marches du Sacré C½ur et, essoufflés une fois en haut, nous expirions de la buée de nos bouches entrouvertes. Je t'ai regardée, oh Houna ! il y avait tant de bonheur en moi, que j'aurais voulu que tu vois cela dans mon regard, en plongeant simplement tes yeux dans les miens. Je t'ai regardé mais déjà ce n'était plus toi, déjà tu t'étais enfuie. La jeune fille du métro – car ce n'était plus qu'elle, la petite peste du métro aux sanglots immondes et à la morve dégoulinante – avait repris la place. Elle t'avait dérobée à moi, fermant ses yeux et posant ses lèvres sans saveur aucune sur les miennes en un baisé infâme. Elle t'avait évaporée, s'offrant à moi comme une putain, moi qui n'ai jamais voulu que toi Houna, toi, la belle à jamais inaccessible. Alors j'ai fui. J'ai fui l'usurpatrice et le lieux de mon illusion, fui dans toute ma haine et mon désespoir. Je ne suis que cela : le fuyard des rêves avortés.
Tendrement, D.
Le 28.11.07.